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Chutes et variations

  • Photo du rédacteur: Sehbée
    Sehbée
  • 25 août 2022
  • 6 min de lecture

Dernière mise à jour : 7 sept. 2022


29 février 2020 : cette fois, c’est la bonne. Celle qui va vraiment marquer le corps, et imprimer une rupture de vie même si toutes les autres ont été pleines de promesses.

Il y a eu les tentatives ratées de ce coquin de steppage – le pied bute au lieu de se lever (fitness option step compromise - il faudrait envisager du fitness option SEP): le pied accroche tout ce qui lui passe dessous , de la bouche d’égout à la jointure d’un pavé. S’ensuit une chorégraphie plus ou moins esthétique de projection vers l’avant, associée à des moulinets de bras et des soubresauts à l’issue incertaine.


Le plus souvent en plein centre -ville, parfois sur le chemin de mon école mais toujours avec un public – c’est mon côté démonstratif qui me colle à la peau, on ne se refait pas.

Quand j’arrive à me rattraper et à ne pas chuter, mon premier réflexe est de regarder autour de moi, espérant justement l’absence de témoin. La honte, toujours elle, qui assaille. Une personne âgée qui tombe entraîne une empathie collective qui arrive au galop. Une femme entre deux âges à la démarche un peu dissociée et raide est soupçonnable d’alcoolisme discret. SEP comme Symptôme d’Ebriété Prononcée.

Pas de paranoïa, juste des expériences de réactions pleines de sensibilité, du « faites attention quand même », prononcé d’un air méprisant et sévère, aux pouffements de rire de jeunes insouciants. Vidéo Gag, c’était ma génération et je me suis aussi bêtement marrée des mises en scènes filmées des autres quand j’avais 15 ans. C’est de bonne guerre.


Mais là, contrairement à Vidéo Gag, il n’y a pas encore gamelle. Mon corps a réussi à retrouver son équilibre, du moins physique. Pour le reste, c’est autre chose. Le coeur s’emballe, les yeux piquent, la respiration est coupée mais cela reste intérieur, bien caché et quelques secondes suffisent pour reprendre le cours du trajet, tête droite et sourire factice aux lèvres. Circulez, il n’y a rien à voir. J’attendrai de trouver un recoin pour m’asseoir et mettre la tête dans mes mains. Pas longtemps , hein, faut pas s’apitoyer non plus. Juste le temps d’évacuer le trop plein de cortisol.


La SEP est une compagne pleine de surprises, qui s’incruste quand elle veut, comme elle veut. Elle débarque à l’improviste, s’invite dans votre salon au début le temps d’une première poussée inflammatoire apéritive, pour faire connaissance.

Peu importe la manière dont vous l’accueillez. Que les biscuits apéros soient croquants ou périmés, que la bière soit fraîche ou tiède, elle vous assure de sa fidélité et elle reviendra car elle vous aime, elle. Comme personne.

Moi, elle m’adore et on est passé au stade quasi fusionnel. Un coup de foudre unilatéral dont je n’arrive pas à m’extraire car l’ennemie est à l’intérieur et elle a les clefs de l’appart, les codes, tout.

En 2014, quatre ans seulement après le diagnostic de cette « maladie de compagnie » - Merci Claire Marin- les chorégraphies urbaines ont commencé à finir au sol, sur un mode d’exception. En danse contemporaine, c’est toujours sympa, ces ruptures de plan, ça évite la monotonie de la verticalité sur scène. Une fois par an au début, puis deux, trois, jusqu’ en 2018. De plus en plus par la suite.

Surtout ne jamais marcher les mains dans les poches quand on a trois ans ou quand on a une SEP : c’est le nez qui claquerait en premier. J’ai fait mien ce conseil longtemps prodigué à mes jeunes élèves.

Hématomes poétiques à la couleur mouvante, saignements monochromes, jeans troués au genou. Pas plus ni moins.

Ce qui est « formidable » dans toute maladie c’est le déni. Il permet de nier l’évidence et n’apparaît pas une bonne fois pour toutes, comme une étape dans un chemin purgatif, surtout dans une maladie chronique. Il est le génie de la lampe d’Aladdin et s’expanse dans un nuage de fumée dès qu’on en a besoin :

« Tu ne veux pas voir que tes deux jambes sont attaquées par la maladie qui bousille les connexions neuronales de tes muscles ? Tu refuses d’imaginer que cela va aller en empirant et que tu es passée au stade 2, le progressif ? Aucun problème, j’ai ce qu’il te faut. Rationalise en mesurant la hauteur de pavé mal jointé – que fait la Ville ?

Minimise en te persuadant que ça arrive à tout le monde, et surtout …

Oublie, passe à autre chose.

Avec ça ma petite, tu vas pouvoir te prendre des bonnes grosses gamelles avec ton sourire qui te va si bien. Rappelle-moi quand tu veux, je m’occupe du service après- vente des vœux de bonne année/bonne santé foirés. »


J’ai rationalisé, minimisé mais mon corps a été incapable d’oublier. J’ai la sensation exacte, des années après, de la douleur ressentie et du lieu précis où la chute a eu lieu.

Je peux dresser une cartographie de ma ville et mettre une petite aiguille sur une vingtaine de lieux qui ont réceptionné mon corps. Pas vraiment de tendresse quand je les recroise. La face sombre de mon hypermnésie contextuelle.


Je peux aussi faire plus fort, c’est-à-dire faire correspondre un lieu de la Ville avec une zone impactée de mon corps. Un peu comme les jeux électriques d’association des années 70-80 : deux fils, deux colonnes, des images et la lumière qui s’allume quand le lien est bon. Et là, je suis sûre de gagner car j’ai des coups d’avance, au sens propre et figuré.

Quand je n’arrive pas à rattraper mon déséquilibre et que j’atterris au sol, le sentiment d’humiliation le remporte haut la main sur la douleur physique. Même regard circulaire pour vérifier s’il y a des témoins. Et là, autant il y a toujours eu du public pour les acrobaties à l’issue heureuse, autant le quasi huis-clos domine (jusqu’à ce jour de 2020) lors des chutes actées.

Scénarii assez incroyables, à chaque fois : je tombe derrière la portière ouverte de ma voiture, faisant d’elle un paravent, je me rétame à l’entrée d’une école juste au moment où le parent d’élève a refermé la porte derrière lui, je chute dans la cour d’une autre école un matin de janvier, protégée par la nuit, je m’étale en plein centre-ville, mais précisément dans le renfoncement d’un immeuble …

Un hasard indulgent ne nuit pas et je sais reconnaître la faveur.


Samedi 29 février 2020, le lendemain de l’épisode de la caisse « handicapés et moins de 10 articles », je suis passée à la vitesse supérieure. J’avais 100 mètres à faire.

Aller nickel, marche presque souple, sans canne car carton en main. Heureuse la fille. Et concentrée sur chaque pas, comme à chaque fois depuis des années. De la méditation pédestre de pleine conscience, Christophe André et Mathieu Ricard vidéo-projetés sur le bitume.

Au retour, rien dans les mains, rien dans la tête hormis cette attention portée à l’attaque du talon pour chaque pas.

Et la connexion neuronale a merdé. Un centimètre à tout casser de décalage de dalle a suffi à me projeter violemment au sol, toujours dans la discrétion d’une zone peu passante. Pour la première fois, la douleur physique l’a emportée sur la honte.


Bras gauche en feu, main droite écorchée. Fracture de la tête radiale, hématome, oedème, inflammation.


Trente jours d’arrêt de travail et de confinement , avec quinze jours d’avance sur celui imposé par le COVID-19.

J’ai toujours eu un petit côté première de la classe et cumularde : trois amies sont désormais vouées à rejoindre à temps plein l’équipe de la canne - celles de marche rapide et l’orthèse releveuse de pied.


Objectif : rassembler mon armée et continuer d’avancer.


Les cannes de randonneuse, véritables alliées en cas de marche prolongée, me donneront un petit air de sportive exténuée mais ne seront pas nécessaires sur de très petites distances, en tout cas pour l'instant .

L’orthèse de pied, utile au départ, va devenir facultative et cela tombe bien à l’approche de l’été. L’esthétisme de la petite robe estivale n’est pas compatible avec Robocop, n’en déplaise au kiné qui m’a dit il y a six mois : « il faut oublier les robes et les pantalons moulants dans votre cas ».

« Dans tes rêves, mon gars…. Dans tes rêves….. ».


J’ai la chance de rêver éveillée et je m’en réjouis.

Mais la suite va aussi m'apprendre à cauchemarder éveillée. Une médaille a deux faces, non ?





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